Retour au bled : la vie de famille en pointillés

Véhicules chargés à bloc, camionnettes bâchées de bleu… Si vous empruntez les routes de France et de Navarre pendant l’été, vous les connaissez, bien sûr. Ce sont les MRE : les Marocains résidents à l’étranger.

Chaque année, à travers toute l’Europe, ils imbriquent comme ils peuvent enfants et bagages dans les voitures pleines, ils ferment leurs maisons à double tour, laissent derrière eux leur quotidien tranquille et prennent la route, direction Algésiras et ses ferries. Les plus chanceux n’auront que 2.000 km à parcourir. Pour les autres, partis de Belgique, des Pays-Bas ou du fin fond de l’Allemagne, c’est un voyage de plus de 3.000 km qu’ils entament ; et qui durera pas moins de trois jours.

Tout au bout de la route, de l’autre côté du Détroit, on les attend de pied ferme. Les tapis de laine ont été shampooinés sur les toits en terrasse. Les salons ont été astiqués, les tissus lavés. Les murs javellisés. Les couvertures piétinées dans de l’eau savonneuse et mises à sécher au soleil. Les frigos sont bien remplis. Les placards regorgent de toutes sortes de gâteaux qu’on savourera ensemble à l’heure du thé à la menthe. Certains ont déjà négocié le prix du mouton qui devra célébrer la naissance du dernier-né. D’autres ont réservé le « cabanon » à la plage où on partagera cette petite tranche de vie en commun. Un mois ensemble. Une année loin les uns des autres.

Tout le monde attend, dans toutes les villes, tous les villages, tous les quartiers. Chacun attend, qui un fils, qui une fille, qui un frère. Les enfants trépignent d’impatience à l’idée de retrouver leurs cousins. Les grands-mères ne pensent plus qu’à tenir dans leurs bras ce petit enfant né pendant l’hiver et qu’elles ne connaissent pas encore.

Derrière les vitres, les paysages défilent. La France est facile. La température est clémente. On est encore en forme et on se sent en sécurité. On prend son temps. On traîne délicieusement sur les aires de repos bien aménagées ; les sanitaires sont propres – ce qui n’est pas négligeable quand on est sur la route au milieu de nulle part !

Puis vient l’Espagne : les choses se corsent. On a peur. On a entendu des tas d’histoires terrifiantes, certaines de la bouche même des victimes : les voleurs n’hésitent pas à se déguiser en policiers pour vous tendre des guet-apens. Ils vont même jusqu’à crever vos pneus dans les parkings, pour vous obliger à vous arrêter un peu plus loin et vous attaquer en toute tranquillité. Qu’est-ce qu’on fait si des flics nous demandent de nous rabattre ??? Comment savoir si ce sont des vrais ou des faux ? Algésiras paraît si loin…

Alors, on roule. La chaleur devient étouffante dans l’habitacle. La fatigue commence à se faire sentir. On a tout juste encore la force de s’extasier devant le paysage somptueux… On n’en peut plus, mais on a peur: pas question de s’arrêter n’importe où ! On guette les bâches… Ils sont là ! On va pouvoir se reposer, à l’abri du troupeau ! Peut-être même qu’on pourra prendre une douche, si on a de la chance. Ce serait bien d’être un peu frais pour prendre le bateau…

Ce fameux bateau sur lequel on finit quand même par embarquer, crevés. A peine montées à bord, les filles prennent les toilettes d’assaut. Les conducteurs s’écroulent ça et là, sur la moindre banquette, dans le moindre espace de moquette entre deux tables, pendant que les mères rappellent leurs enfants à l’ordre dans toutes les langues… La traversée ne dure que deux heures. Deux petites heures de trêve et enfin, Tanger la blanche apparaît sous le ciel bleu…

Là-bas, au bout de la route, on guette les bruits de moteur dans la rue. Au moindre coup de klaxon, on se précipite à la fenêtre : « Non, c’est pas eux ! C’est les Hollandais d’en face ». « Non, c’est la fille de la voisine qui arrive d’Italie » !

Et soudain : Tût tûûût !!! Ils sont là ! Ils sont arrivés ! Les sandales et les babouches claquent sur les marches des escaliers. On s’embrasse, on s’étreint, on s’extasie devant les enfants. On est prêt à reprendre la vie de famille là où on l’avait laissée…

Bon courage à tous les MRE qui s’apprêtent à prendre la route…

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11 Commentaires

  1. harmoniephotography

     /  25 juin 2012

    J’ai aime le partage de cette tranche de vie, emouvante, drole et difficile aussi. J’imagine que ces heures sous un soleil de plomb ne doit pas etre de tout repos. L’avion en effet c’est plus simple et rapide, meme si l’ambiance est differente. C’est vrai qu’ils sont nombreux a prendre la route des que la fin de l’ecole sonne. Ca me rend toujours nostalgique.
    Merci
    Marie

    Réponse
    • Merci Marie !
      C’est vrai que l’avion, c’est différent : on change d’univers brusquement, le matin ici, le soir là-bas. Il faut plusieurs jours, après, pour se remettre de ce changement brutal. En voiture, au moins, on a le temps de s’habituer. Mais c’est si dur !
      Ce que je préfère, au fond, c’est le bateau : Tanger-Sète, 36 heures de traversée, tranquille… Ça, c’est cool.

      Réponse
  2. Rebonjour Marie!

    Je viens de découvrir que tu as un autre blog que celui de Hemicrânia et un site web en plus! Je viens aussi de découvrir que tu es une grande adepte des mots et des livres…c’est donc tout un honneur pour moi que tu me suives sur mon blog http://etsijemensortais.wordpress.com

    Tu écris très bien, j’ai adoré ce blog Retour au bled, en savoir plus sur les MRE. Merci de nous partager ton vécu par une si belle plume, ça m’a fait voyager!

    Mélanie

    Réponse
    • Merci pour ces beaux compliments et bienvenue dans Croque-mots, Mélanie !

      Je me doute que la migration annuelle des Marocains d’Europe, ça doit être assez inédit pour toi, au Canada. Quoique, ils sont sans doute très nombreux dans les aéroport, en ce moment. Et ceux-là n’ont « que » l’Atlantique à traverser…

      Réponse
      • Je ne connais pas personnellement de Marocains vivant au Québec mais il doit y en avoir effectivement, nous avons des gens de toutes les nationalités qui habitent notre pays. J’ai côtoyé longtemps une Chilienne qui à chaque été retourne dans son pays d’origine mais elle me racontait plus ce qu’elle avait fait durant son séjour là-bas que le périple de s’y rendre en tant que tel. Enfin, en lisant ton texte on sentait tout ce que ce périple implique. J’avais l’impression de faire la route avec toi, c’est ce que je voulais dire!

  3. J’aime bien le brin d’humour et les petits détails ! ça me rend nostalgique même si je n’ai jamais fait le voyage en voiture, en tout cas, pas encore.

    Réponse
    • Ben oui, quand il est question d’exil et d’une vie faite de retrouvailles et de séparations, ça rend forcément nostalgique.
      Merci d’être passée par là…

      Réponse
  4. que te dire mise à part merci, j’ai eu des frissons et les larmes aux yeux…
    tu ecrits tellement bien, haaaaaaaaaa j’aime et je me lasse pas de te lire, d’ailleur je vais lire le reste lol
    bisous

    Réponse
  5. merci pour votre passage sur mon blog
    et d’aimer « hier aujourd’hui demain »
    (Blog de Julio Jiménez)
    moi aussi j’aime votre « retour au bled »

    Réponse

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