Mamie blues

L’amour de nos grands-parents est un joyau unique,
Un diamant des plus purs offert sans conditions,
Un accueil lumineux sans la moindre question.
C’est un amour qui ne s’embarrasse pas d’exigences,
Ni d’attentes d’aucune sorte,
Qui ne craint ni l’indifférence ni la trahison.
Il se donne sans compter, sans rien demander en retour.
Il pardonne tous nos manquements, excuse toutes nos absences.
Il berce et éclaire notre enfance.
Il recueille et apaise notre adolescence.
Il encourage nos premiers pas dans la cour des grands.
Il adopte notre moitié avec bonheur, le moment venu.
Il dévore des yeux nos propres enfants, pour lesquels il se fait encore plus grand.
Et puis un jour, il ne sait plus.
Et puis un jour, il s’éteint.
 
C’était il y a 6 ans, un matin comme celui-ci.
Le téléphone a sonné peu avant l’aube.
Ce jour-là, le soleil ne s’est pas levé.
 
La peine, depuis, coule en secret dans un coin de mon cœur.
Mais cet amour à nul autre pareil continue à illuminer ma vie
D’un éclat douloureux.
 

Il était une fois les Harkis

C’est un bâtiment défraichi au bord d’une nationale ; un vestige du passé que personne ne voit plus.

Oh, ce n’est pas une vieille bâtisse de pierre qui fait chanter le paysage. Ce n’est pas non plus une propriété de famille qui aurait traversé les siècles et qui aurait une quelconque valeur. Non.

Cette maison-là a peut-être quarante ou cinquante ans, et elle est comme une tâche sur une page d’histoire.

1962 : c’est par familles entières que sont arrivés ceux qui avaient échappé aux massacres, laissant derrière eux un pays dévasté qui ne voulait plus d’eux. Traîtres à jamais pour les uns, méprisés par les autres, ils ont dû courber le dos et tout recommencer, tout reconstruire, loin de leur terre et sans espoir de retour.

C’est là, dans ces baraquements en préfabriqué, que la France les a parqués ; dans ce hameau forestier à l’écart du village. Une trentaine de familles, soit quatre par bâtiment – si on peut appeler ça un ‘bâtiment’ : quelques panneaux assemblés sur une dalle de béton, des portes et des volets en contreplaqué. À l’intérieur, un poêle en fonte au milieu d’une cuisine qui tient lieu de séjour, deux chambrettes minuscules, des toilettes à la turque qui servent aussi de douche et auxquelles on accède par l’extérieur.

Quelle a été leur vie ici ? Ont-ils été heureux ? Se sont-ils sentis chez eux ? Je n’en sais rien. Je ne les ai jamais connus. Quand j’ai arpenté moi-même cet endroit, ses premiers habitants avaient déserté les lieux depuis longtemps. La mairie louait alors ces logements à moindre coût à des familles de marginaux ou à des citadins en mal de nature. Des nuées de gamins de tous âges couraient partout dans une joyeuse fête, comme sans doute ceux qui les avaient précédés. Du moins, c’est ce que j’imagine ; que malgré la tristesse de leur sort, la vie qu’ils ont menée ici a pu être aussi douce que l’a été la nôtre… Même si les gens du village appelaient ça ‘le camp’, d’un air dédaigneux.

Aujourd’hui, les rires des enfants ont disparu. Le ‘camp’ a été rasé pour faire place à une zone commerciale. Seul notre bâtiment défraîchi continue à se dresser au bord de la route, bravant l’oubli, nous rappelant la présence ici de ces hommes et de ces femmes brisés ; de leurs enfants qui allaient devoir porter leur fardeau sur plusieurs générations.

De leur passage, il ne subsiste plus aujourd’hui qu’une plaque commémorative arrachée péniblement à la signature d’un Maire réticent, grâce à l’acharnement de quelques descendants ; un nouveau nom plus flatteur sur un panneau flambant neuf, pour se souvenir poliment de ce qu’on préférerait oublier ; et dans ce qui fut autrefois des parterres, quelques brins de menthe qui continuent à pousser, pour personne…

Retour au bled : la vie de famille en pointillés

Véhicules chargés à bloc, camionnettes bâchées de bleu… Si vous empruntez les routes de France et de Navarre pendant l’été, vous les connaissez, bien sûr. Ce sont les MRE : les Marocains résidents à l’étranger.

Chaque année, à travers toute l’Europe, ils imbriquent comme ils peuvent enfants et bagages dans les voitures pleines, ils ferment leurs maisons à double tour, laissent derrière eux leur quotidien tranquille et prennent la route, direction Algésiras et ses ferries. Les plus chanceux n’auront que 2.000 km à parcourir. Pour les autres, partis de Belgique, des Pays-Bas ou du fin fond de l’Allemagne, c’est un voyage de plus de 3.000 km qu’ils entament ; et qui durera pas moins de trois jours.

Tout au bout de la route, de l’autre côté du Détroit, on les attend de pied ferme. Les tapis de laine ont été shampooinés sur les toits en terrasse. Les salons ont été astiqués, les tissus lavés. Les murs javellisés. Les couvertures piétinées dans de l’eau savonneuse et mises à sécher au soleil. Les frigos sont bien remplis. Les placards regorgent de toutes sortes de gâteaux qu’on savourera ensemble à l’heure du thé à la menthe. Certains ont déjà négocié le prix du mouton qui devra célébrer la naissance du dernier-né. D’autres ont réservé le « cabanon » à la plage où on partagera cette petite tranche de vie en commun. Un mois ensemble. Une année loin les uns des autres.

Tout le monde attend, dans toutes les villes, tous les villages, tous les quartiers. Chacun attend, qui un fils, qui une fille, qui un frère. Les enfants trépignent d’impatience à l’idée de retrouver leurs cousins. Les grands-mères ne pensent plus qu’à tenir dans leurs bras ce petit enfant né pendant l’hiver et qu’elles ne connaissent pas encore.

Derrière les vitres, les paysages défilent. La France est facile. La température est clémente. On est encore en forme et on se sent en sécurité. On prend son temps. On traîne délicieusement sur les aires de repos bien aménagées ; les sanitaires sont propres – ce qui n’est pas négligeable quand on est sur la route au milieu de nulle part !

Puis vient l’Espagne : les choses se corsent. On a peur. On a entendu des tas d’histoires terrifiantes, certaines de la bouche même des victimes : les voleurs n’hésitent pas à se déguiser en policiers pour vous tendre des guet-apens. Ils vont même jusqu’à crever vos pneus dans les parkings, pour vous obliger à vous arrêter un peu plus loin et vous attaquer en toute tranquillité. Qu’est-ce qu’on fait si des flics nous demandent de nous rabattre ??? Comment savoir si ce sont des vrais ou des faux ? Algésiras paraît si loin…

Alors, on roule. La chaleur devient étouffante dans l’habitacle. La fatigue commence à se faire sentir. On a tout juste encore la force de s’extasier devant le paysage somptueux… On n’en peut plus, mais on a peur: pas question de s’arrêter n’importe où ! On guette les bâches… Ils sont là ! On va pouvoir se reposer, à l’abri du troupeau ! Peut-être même qu’on pourra prendre une douche, si on a de la chance. Ce serait bien d’être un peu frais pour prendre le bateau…

Ce fameux bateau sur lequel on finit quand même par embarquer, crevés. A peine montées à bord, les filles prennent les toilettes d’assaut. Les conducteurs s’écroulent ça et là, sur la moindre banquette, dans le moindre espace de moquette entre deux tables, pendant que les mères rappellent leurs enfants à l’ordre dans toutes les langues… La traversée ne dure que deux heures. Deux petites heures de trêve et enfin, Tanger la blanche apparaît sous le ciel bleu…

Là-bas, au bout de la route, on guette les bruits de moteur dans la rue. Au moindre coup de klaxon, on se précipite à la fenêtre : « Non, c’est pas eux ! C’est les Hollandais d’en face ». « Non, c’est la fille de la voisine qui arrive d’Italie » !

Et soudain : Tût tûûût !!! Ils sont là ! Ils sont arrivés ! Les sandales et les babouches claquent sur les marches des escaliers. On s’embrasse, on s’étreint, on s’extasie devant les enfants. On est prêt à reprendre la vie de famille là où on l’avait laissée…

Bon courage à tous les MRE qui s’apprêtent à prendre la route…

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