Il était une fois les Harkis

C’est un bâtiment défraichi au bord d’une nationale ; un vestige du passé que personne ne voit plus.

Oh, ce n’est pas une vieille bâtisse de pierre qui fait chanter le paysage. Ce n’est pas non plus une propriété de famille qui aurait traversé les siècles et qui aurait une quelconque valeur. Non.

Cette maison-là a peut-être quarante ou cinquante ans, et elle est comme une tâche sur une page d’histoire.

1962 : c’est par familles entières que sont arrivés ceux qui avaient échappé aux massacres, laissant derrière eux un pays dévasté qui ne voulait plus d’eux. Traîtres à jamais pour les uns, méprisés par les autres, ils ont dû courber le dos et tout recommencer, tout reconstruire, loin de leur terre et sans espoir de retour.

C’est là, dans ces baraquements en préfabriqué, que la France les a parqués ; dans ce hameau forestier à l’écart du village. Une trentaine de familles, soit quatre par bâtiment – si on peut appeler ça un ‘bâtiment’ : quelques panneaux assemblés sur une dalle de béton, des portes et des volets en contreplaqué. À l’intérieur, un poêle en fonte au milieu d’une cuisine qui tient lieu de séjour, deux chambrettes minuscules, des toilettes à la turque qui servent aussi de douche et auxquelles on accède par l’extérieur.

Quelle a été leur vie ici ? Ont-ils été heureux ? Se sont-ils sentis chez eux ? Je n’en sais rien. Je ne les ai jamais connus. Quand j’ai arpenté moi-même cet endroit, ses premiers habitants avaient déserté les lieux depuis longtemps. La mairie louait alors ces logements à moindre coût à des familles de marginaux ou à des citadins en mal de nature. Des nuées de gamins de tous âges couraient partout dans une joyeuse fête, comme sans doute ceux qui les avaient précédés. Du moins, c’est ce que j’imagine ; que malgré la tristesse de leur sort, la vie qu’ils ont menée ici a pu être aussi douce que l’a été la nôtre… Même si les gens du village appelaient ça ‘le camp’, d’un air dédaigneux.

Aujourd’hui, les rires des enfants ont disparu. Le ‘camp’ a été rasé pour faire place à une zone commerciale. Seul notre bâtiment défraîchi continue à se dresser au bord de la route, bravant l’oubli, nous rappelant la présence ici de ces hommes et de ces femmes brisés ; de leurs enfants qui allaient devoir porter leur fardeau sur plusieurs générations.

De leur passage, il ne subsiste plus aujourd’hui qu’une plaque commémorative arrachée péniblement à la signature d’un Maire réticent, grâce à l’acharnement de quelques descendants ; un nouveau nom plus flatteur sur un panneau flambant neuf, pour se souvenir poliment de ce qu’on préférerait oublier ; et dans ce qui fut autrefois des parterres, quelques brins de menthe qui continuent à pousser, pour personne…

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